L’intelligence artificielle divise encore les équipes-écoles. Certains y voient une révolution. D’autres une menace. Après avoir lu Co-Intelligence d’Ethan Mollick, je crois plutôt qu’on se pose souvent les mauvaises questions.
Une des premières choses qui m’a marqué est le fait qu’il a rendu obligatoire l’utilisation de l’IA dans tous ses cours de premier cycle et de MBA de l’Université de Pennsylvanie. Cette pratique m’a fait réfléchir. Chaque nouvelle technologie provoque le même réflexe : on cherche d’abord à la contrôler. Pourtant, notre responsabilité en éducation n’est pas seulement d’interdire les mauvais usages, mais surtout d’enseigner les bons. L’IA n’échappe pas à cette règle.
Ce concept n’est pas le plus simple à saisir dans son ensemble. En fait, les services comme ChatGPT, Gemini, Copilote et d’autres, soit les nouveaux types d’IA, sont des Grands modèles de langage. Pendant longtemps, je croyais que l’IA «réfléchissait ». Mollick m’a fait réaliser ces modèles d’IA ont en fait été conçu pour prédire le prochain mot. Ce détail doit changer complètement notre manière de l’utiliser. Nous devons cesser de la considérer comme une experte infaillible et commencer à la voir comme une partenaire de réflexion.
Mollick nous invite à utiliser l’IA dans tout ce que nous faisons, tant que nous demeurons dans les limites des barrières juridiques et éthiques. Cela permettra de gagner en efficacité et d’être surpris par ce que l’IA peut générer. C’est ainsi que nous exploiterons la co-intelligence.
C’est probablement le conseil que j’applique le plus souvent. Même lorsque je n’utilise pas la réponse de l’IA, elle m’oblige à envisager des pistes que je n’aurais pas explorées seule.
Rappelons-nous, l’IA ne sait rien, elle prédit le mot suivant dans une séquence, elle ne peut donc pas distinguer le vrai du faux. De plus, elle essaie de nous satisfaire dans ses réponses. Il nous faut donc être l’humain dans la boucle et être à l’affût pour détecter d’éventuelles hallucinations ou mensonges de l’IA.
C’est aussi ce qui me rassure. L’IA peut accélérer ma réflexion, mais elle ne remplace jamais ma responsabilité comme gestionnaire.
Un des pièges de l’IA est qu’elle nous donne l’illusion de comprendre, d’apprendre et même de ressentir. Vous obtiendrez les meilleurs résultats en lui mentionnant quel rôle vous souhaitez qu’elle joue pour vous.
C’est probablement le changement qui a eu le plus d’impact sur la qualité de mes échanges avec l’IA.
Proposez-lui de jouer deux rôles différents pour un même problème.
« Joue le rôle d’un président de Conseil d’établissement, comment réagirais-tu à telle proposition ».
« Joue le rôle d’un délégué syndical des enseignants…»
Laissez-la répondre et, ensuite, conversez avec elle : peux-tu préciser cela, comment pourrais-je te convaincre de, etc.
À l’écriture de ce livre en 2023, l’auteur s’avoue conscient que les modèles d’IA évolueront pour devenir plus développés et plus intelligents dès 2024. Quelle que soit la version de l’IA qu’on utilise, elle est forcément la plus ancienne version par rapport à la prochaine évolution.
À mon avis, deux chapitres s’avèrent plus intéressantes pour les gestionnaires scolaires. La première est celui qui traite de l’IA en tant que collègue de travail.
Est-ce que l’IA affectera le monde du travail, y compris celui de l’éducation? Oui.
Est-ce que l’IA va nous remplacer au travail? Non!
Entre autres parce que l’ensemble de notre travail implique de nombreux systèmes regroupant différents types de tâches: administratives, pédagogique, préparation et animation de rencontres, analyse de données, gestion de personnel en fonction des encadrements qui nous gouvernent, gestion des parents et des élèves, etc. L’IA ne peut pas faire tout ça…mais elle nous rendra plus efficaces si on sait bien s’en servir.
Depuis quelques mois, j’utilise l’IA pour préparer certaines rencontres délicates avec des employés notamment. Elle ne décide jamais à ma place. En revanche, elle m’aide à trouver le bon angle, à envisager des réactions auxquelles je n’aurais pas pensé et à me préparer certaines réactions potentielles.
Avant votre prochaine rencontre corsée avec un enseignant, demandez à l’IA : «Agis comme un enseignant frustré par cette décision. Quels arguments utiliserais-tu?»
Laissez-la répondre et, ensuite, conversez avec elle.
L’auteur nous rappelle que la recherche a démontré dès 1984 que les performances d’un élève moyen augmentent de façon significative lorsqu’il est suivi individuellement. Malgré de nombreuses tentatives pour développer des méthodes d’enseignement aussi performantes que le tutorat, aucune n’est arrivé à la cheville du tutorat individuel encore à ce jour.
Dans le contexte du système éducatif québécois actuel, il y a probablement quelque chose à explorer ici (en demeurant dans les limites de l’éthique). L’IA ne remplacera pas l’enseignant, mais elle peut devenir un complément très puissant.
Plutôt que de prédire l’avenir, Ethan Mollick présente quatre scénarios possibles, du plus rassurant au plus spectaculaire. Peu importe lequel se réalisera, son message demeure le même : l’IA continuera d’évoluer rapidement. La véritable question n’est donc pas de savoir jusqu’où elle ira, mais comment nous choisirons de l’utiliser dès aujourd’hui dans nos écoles.
Après cette lecture, je retiens surtout une chose : la vraie question n’est plus de savoir si l’IA entrera dans nos écoles. Elle y est déjà. La question est plutôt de savoir si nous choisirons de la subir ou d’apprendre à l’utiliser avec discernement. L’intelligence artificielle ne remplacera jamais le jugement d’une direction d’école. En revanche, bien utilisée, elle peut l’enrichir. Et c’est peut-être là sa plus grande valeur.